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L’échec, une simple question de perspective

L’échec est un concept abstrait. On tend à vouloir lui associer un côté définitif, comme si une fois l’échec survenu, cela marquait obligatoirement la fin d’un processus. En réalité, ce n’est souvent pas le cas. L’échec n’est fréquemment qu’une phase temporaire d’un projet ou d’une idée, et en ce sens il est la clé de toute réussite. Il suffit donc de voir plus loin que le bout de son nez pour s’apercevoir que l’absence d’échec est en fait l’absence d’une réelle tentative de réussite, car qui dit essai dit aussi erreur.

C’est donc en m’inspirant des deux phrases suivantes que j’ai envie d’explorer mon échec personnel le plus productif :

Ever tried. Ever failed. No matter. Try Again. Fail again. Fail better. – Samuel Beckett

Our business in this world is not to succeed, but to continue to fail, in good spirits. – Robert Louis Stevenson

Quand j’étais enfant, lorsqu’on me demandait ce que je voulais faire plus tard, je répondais sans hésiter qu’un jour je serais écrivain. J’ai toujours été fasciné par les mots. Je griffonnais des phrases par-ci, par là dès le début du secondaire, mais c’est véritablement à treize ans que j’ai commencé à écrire plus sérieusement. Je venais grâce à mon grand frère de découvrir le rap, et la façon dont les mots se retrouvent à l’avant scène et complètement libres au sein de ce médium me parlait beaucoup.

Sans vraiment m’en rendre compte au départ, je me suis mis à copier et imiter mes rappeurs préférés en écrivant des textes qui riment dans un cahier que je traînais partout avec moi. Au départ, je ne me souciais pas de les mettre sur une trame sonore ou de les dire à voix haute. Après avoir rempli mon premier cahier, j’ai partagé à mon frère le contenu de mes textes. Tout en me disant que mes propos étaient intéressants, mon musicien de frère n’a pas manqué de me faire remarquer que mes textes devraient être rédigés en fonction du fait d’être récités à voix haute. Je trouvais ça très dur au départ, et je ne savais pas trop comment procéder pour faire cela. Je suis allé télécharger des beats sur Internet et me voilà qui essayait de mettre sur musique mes paroles. C’est alors que j’ai compris que mes textes étaient difficiles à poser sur un rythme, car je n’avais pas écrit les mots en m’appuyant sur une musique. Il fallait donc en quelque sorte tout recommencer.

Après cette première leçon d’écriture, qui ne fut certainement pas la dernière, un long processus s’est enclenché. Un processus à travers lequel j’ai appris à constamment trouver de nouvelles et meilleures façons de faire, et donc de recommencer à zéro. En fait, non, pas de recommencer à zéro, mais plutôt de recommencer en mêlant ce que je venais d’apprendre à ce que je savais déjà.

Le résultat fut déconcertant : chaque fois que je « recommençais » en intégrant de nouvelles connaissances et expériences à mon écriture, les textes que j’avais auparavant écrits ne me plaisaient plus, ou du moins me plaisaient pas mal moins. J’en suis venu à comprendre ceci : ce sont les textes et les méthodes que j’ai rejetés au fur et à mesure qui ont pavé le chemin aux suivants, mais au bout du compte le processus est sans fin. Aujourd’hui encore, lorsque je gagne en expérience, je tends à me dissocier de mes créations plus vieilles, non pas par rejet ou par gêne, mais plutôt par actualisation de moi-même. Mes anciennes créations ne deviennent qu’une pratique pour les créations à venir. En ce sens, c’est la route et non la destination qui compte, car il n’y a jamais vraiment d’aboutissement. Il n’y aura jamais de « dernier texte » où se jouera le tout pour le tout, texte fatal à travers lequel je devrai une fois pour toute prouver mon abilité à écrire.

Quand je pense à cela, je ne peux que ressentir de la gratitude auprès du moi plus jeune qui planche sur une feuille. Chaque moment de travail sans but précis, chaque réalisation sans résulat n’est qu’un « échec » super constructif qui m’enseigne la suite, devenant par le fait même une réussite. Et chaque réussite devient un jour ou l’autre un échec, ou plutôt une pâle version de ce qui sera plus tard possible, après le labeur accompli et l’expérience acquise.

Outre l’habilité personnelle qui se développe dans un processus constant d’essai et d’erreur, la réalisation d’un rêve ou la participation à un projet suit aussi le rythme de « l’échec devenant réussite ». Après avoir passé huit ans à faire de la musique seul de mon bord, en partageant un peu mes créations à mes amis et dans des soirées intimes, je me demandais si ça n’allait pas un jour déboucher vers quelque chose de plus sérieux. Je n’avais pas atteint ma définition personnelle du succès par rapport à la musique. Pour être honnête, j’avais en quelque sorte perdu espoir qu’une opportunité s’ouvrirait à moi afin de partager ma musique plus concrètement. Je songeais de plus en plus à laisser tomber cette ambition et à me concentrer davantage sur autre chose. Je me disais que la musique avait été un genre de cul-de-sac pour moi : beaucoup d’énergie dépensée pour me retrouver bloqué et au milieu de nulle part.

Toutefois, quelque chose d’inattendu est arrivé. J’ai justement eu une opportunité, une chance que je n’aurais su relever si je n’avais pas auparavant mis autant d’heures à travailler sans résultat clair et sans réussite concrète. Certaines personnes que je connaissais fréquentaient en 2010 un studio à Québec. Quelques-uns d’entre eux étaient des amis à moi, mais la majorité m’étaient grosso modo pratiquement inconnus. Ces gens étaient tous des musiciens actifs et reconnus dans leur milieu. Me retrouvant là un peu par hasard un jour, à un moment où ils travaillaient sur un projet auquel je ne participais pas à la base, une chance s’est offerte à moi. La chanson sur laquelle ils planchaient n’était pas terminée, et il manquait un verset. Personne n’avait prévu quelque chose pour ce bout précis de la chanson, et lorsqu’on m’a demandé si j’avais par hasard quelque chose qui pourrait fonctionner, j’ai dis oui et j’ai sauté sur l’occasion de montrer ce que je pouvais faire. Je n’avais rien à perdre de toute façon, mais c’est spécifiquement grâce aux années de travail seul, anonyme et sans résultat précis, que j’ai pu être capable de relever le défi. J’ai enregistré mon morceau sur la chanson, et ceci a marqué à mon insu mon entrée au sein d’un groupe de musique qui a changé ma vie, Alaclair Ensemble. Une chose a mené à une autre, et peu de temps après je me retrouvais à enregistrer un album et faire des spectacles à travers la province. Encore à ce jour, cinq ans plus tard, mon occupation principale demeure Alaclair Ensemble.

Ce que je retiens de cette expérience, c’est que si j’avais attendu d’avoir une opportunité pour commencer à travailler, je n’aurais jamais été en mesure de fournir quelque chose d’intéressant. C’est précisément les années de travail sans but tout à fait spécifique et sans réussite en vue qui m’ont permis de développer le talent et l’expérience nécessaires pour participer à un projet artistique sérieux. Le travail, c’est tout ce qui compte, et la réussite et l’échec sont facilement interchangeables lorsqu’on change notre façon de voir les choses. L’échec au final est une décision qui ressemble au verre à moitié plein ou à moitié vide : suis-je en train de vivre une expérience pédagogique constructive me préparant pour la suite, ou suis-je en train de me limiter et de me décourager en tenant à tout prix à remplir dès maintenant des objectifs peut-être trop précisément définis ?

Ogden RidjanovicL’échec, une simple question de perspective
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