Mon premier grand failure (le mot anglais est plus adéquat que le mot français « échec », vous le comprendrez en me lisant) je l’ai vécu pendant l’été 1973. J’avais dix-huit ans. Je revenais d’une année aux Etats-Unis. Je passais quinze jours dans un hameau de Bretagne avec une vingtaine de jeunes gens qui, comme moi, rentraient d’une année en Amérique et avaient quelques difficultés à se réadapter à la vie française.

Le dernier soir – nous étions très tristes de nous quitter – nous avons décidé de passer la nuit tous ensemble dans la salle commune où nous prenions nos repas et terminions la soirée autour du feu. Les filles avaient descendu leurs matelas (elles dormaient à l’étage) ; les garçons avaient apporté les leurs des maisonnettes alentour.

Après avoir chanté et pleuré (et pour certains, fumé) jusque tard dans la nuit, nous nous sommes tous mis dans nos sacs de couchage. Pas les filles d’un côté et les garçons de l’autre, bien sûr, mais rapprochés par affinités.

Ça faisait longtemps que j’étais attiré par A. Et elle par moi, sans aucun doute. Alors, tout naturellement, on s’est blottis l’un contre l’autre. Et puis on s’est mis à se réchauffer – et la température a monté.

Au bout d’un long moment très agité mais très chaste (on était encore habillés et dans nos sacs de couchage) A. s’est brusquement levée et, roulant son duvet sous son bras, elle a dit sur un ton très tendu : « Je vais dormir dans la grange. »

Aujourd’hui, n’importe quel crétin de garçon doté d’un minimum de compréhension aurait compté jusqu’à mille et puis, sans hésiter, l’aurait rejointe.

Moi, je me suis demandé ce qu’elle voulait dire.

J’étais à la fois intrigué, ému et angoissé.

Est-ce qu’elle voulait me suggérer de la rejoindre ? Vraiment ?

Et si j’avais mal compris ?

Et si elle me signifiait qu’elle voulait que je la laisse tranquille ?

Et si…

J’étais pétrifié.

Je suis resté là. Je n’ai pas bougé. Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Au petit matin, je me suis levé pendant que tout le monde était endormi, et je suis allé jusqu’à la grange. A. dormait. Je n’ai pas osé la réveiller. Ni même m’allonger près d’elle et la prendre dans mes bras.

Je me suis demandé ce qu’elle avait pensé de ce raté lamentable. Plus tard, une camarade commune m’a rapporté que A. lui avait dit « Il est très indépendant, Marc ! ».

Comme on a pu se tromper, tous les deux !

Mais bon, de nous deux, c’est moi qui ai fait l’erreur la plus bête.

Je l’ai revue bien plus tard. Elle ne m’en voulait pas. Elle riait de cette histoire.

Mais je me suis toujours demandé ce qui se serait passé si j’avais osé, cette nuit-là, la rejoindre dans la grange. Je ne me demande ce qui se serait passé pendant la nuit : j’en ai une idée assez précise aujourd’hui, car j’ai grandi un peu depuis. Un peu.

Non, je me demande ce que ça aurait changé à ma vie de me retrouver, pour la première fois, seul avec une fille qui me plaisait et à qui je plaisais.

Sur la paille d’une grange, à la fin de l’été 1973, dans un petit hameau breton.