« Il faut les faire parler ! » C’est le conseil, ou plutôt l’ordre, que m’avait donné le premier ministre Lucien Bouchard, alors que j’animais le Sommet du Québec et de la jeunesse, il y a de cela près de 20 ans. À grands coups d’annonces, le gouvernement voulait marquer un moment fort dans ses relations avec la jeunesse et avait retenu mes services pour préparer et animer cet événement historique.

Après des mois de préparation, de rencontres, d’échanges et de discussions avec tout ce que le Québec pouvait compter de représentants des nombreuses parties prenantes de l’époque, mes collègues et moi avions conçu le Sommet de tous les Sommets.

Avec les équipes du cabinet, nous avions prévu toute une série de présentations pour montrer à ces jeunes que nous les comprenions, que nous étions sensibles au monde qui changeait autour d’eux et que si ce n’était pas facile, nous étions là, nous les adultes, pour les accompagner. Mais là, j’étais coincé entre 500 jeunes qui voulaient se faire entendre et les membres du gouvernement qui voulaient en dire le moins possible. Ma position devenait de plus en plus inconfortable.

Les jeunes n’en avaient que faire de nos présentations. Comme ils étaient invités, ils ont d’abord écouté poliment. Mais au bout de trente minutes, ils en ont eu assez : « Quand est-ce qu’on va parler des vraies choses ? » « On vit des vrais problèmes nous ! Pourquoi on en parle pas ? ». Dans la salle pleine du Centre des Congrès, ça chahutait de toutes part. C’est rapidement devenu très clair. Les vraies choses, celles qui étaient importantes pour ce public, n’étaient pas dites sur scène, mais dans la salle. Et les jeunes voulaient les dire et surtout, se faire entendre des décideurs.

Plus on avançait dans le déroulé prévu du Sommet, moins je voyais comment renverser la situation. En fait, je ne me souviens pas d’avoir autant cherché mes repères qu’à ce moment. J’ai en tête l’image d’un ministre que je ne nommerai pas, qui, de sa table devant moi, levait discrètement le bout des doigts pour me signaler qu’il ne répondrait pas à une question ou un commentaire émis par un participant. J’ai vécu certains moments difficiles sur scène au cours de ma carrière, mais là, je me suis vraiment fait ramasser.

C’était un lamentable échec à grande échelle et je ne savais plus quoi faire pour m’en sortir. De plus, mes collègues et moi avions conseillé que les médias soient exclus de la salle pour assurer un certain contrôle sur le déroulé de l’évènement. Les journalistes pouvaient écouter et enregistrer les échanges, mais ils étaient isolés dans une autre pièce. Choqués de ne pouvoir assister en personne et de pouvoir prendre le pouls de la salle en direct, la grogne montait dans la salle réservée aux médias. La table était mise pour la suite.

Nous avions aussi décidé de ne pas faire de pause, histoire de garder tout ce beau monde dans la salle et surtout, il faut se l’avouer, éviter les débordements. Mais devant la situation qui tournait vraiment au vinaigre, j’ai cherché un moyen de prendre du recul et relancer le Sommet sur un autre pied. Sans consulter qui que ce soit, j’ai déclaré sur un coup de tête : ‘ OK! On va prendre une pause.’ en me disant qu’on allait se donner un temps pour repenser le reste de l’avant-midi.

Si ça allait mal avant, là, je venais d’asséner le coup de grâce. N’en pouvant plus, les jeunes sont sortis d’un bond de la salle et ils sont tombés sur les journalistes qui n’attendaient que ça. Furieux de la situation tant les uns que les autres, les journalistes et les jeunes s’encourageaient dans une critique assassine de l’évènement, sous une marée de caméras et de micros. Je revois le visage écarlate du sous-ministre qui, s’il avait pu m’étrangler sur place, l’aurait fait sans aucune retenue. Il s’est plutôt contenté de me lancer ‘Là, tu m’aides vraiment pas !’ Ce Sommet qui devait être un moment fort dans l’histoire moderne du Québec était tourné en ridicule et bien entendu, le gouvernement n’y échappait pas.

J’aimerais vous dire que tout s’est bien passé au retour de la pause, mais non, pas vraiment. On a récupéré ça comme on a pu, mais le mal était fait. La soirée prévue fut annulée parce que des milliers de jeunes venus manifester. La manifestation a dégénéré avec police, escouades anti-émeutes et lancer de boules de billard à l’appui.

Le soir à la télé et le lendemain dans les journaux, j’ai eu droit aux qualificatifs d’amuseur public et d’animateur de spectacle pour enfants. J’ai été comparé à un personnage de Passe-Partout, une émission jeunesse de l’époque. Pour un professionnel de l’animation, ce n’est pas un compliment et pour un gars qui gagne sa vie à parler en public, un échec sur un évènement de cette importance, ça marque une carrière et surtout, ça sert d’apprentissage.

J’ai conçu et animé pas mal d’évènements d’envergure depuis et les leçons apprises lors du Sommet du Québec de de la jeunesse m’ont énormément servi. Les trois plus importantes ? Sois humble. Sois empathique. Écoute avant de parler.

Dans cet ordre-là.

Jocelyn PinetPinet & Associés